• Olga

Les cigognes sont immortelles

Mis à jour : 19 oct. 2020




"En classe, ma place est dans la rangée contre le mur, près de la fenêtre. Je m'assois au premier table-banc avec Albert Makaya, le fils du directeur du collège. Louise est derrière nous, de même qu'Etienne et Zéphirin. Je vois tout ce qui se passe dehors grâce à cette fenêtre. Dès que les oiseaux viennent se poser et chanter sur le flamboyant au milieu de la cour, ma tête se tourne d'elle-même, j'oublie que je suis dans la classe, que Monsieur Yoka, notre professeur de géographie, est en train de citer les noms compliqués des rivières de chez nous comme la Likouala-Mossaka, la Sangha, le Loufoulakari, la Loudima, la Louessé, etc. C'est parce que Monsieur Yoka parle des rivières que le chant des oiseaux me fait encore plus voyager. Je vois des forêts, des prairies, des animaux de toutes les qualités et de tous les gabarits. J'aperçois la fumée des feux de brousse. Je vois des paysans qui reviennent des champs avce des sacs remplis d'ignames, de tubercules. Ils souffrent, leur village est en haut, et ils doivent monter la colline avec des kilos sur la tête. Et j'écris ça dans mon cahier, je griffone, je griffone, j'ai peur que si je ne note pas ça, ces belles choses vont disparaître comme de la fumée, et je ne m'en souviendrai pas. Je note que la fumée rejoint le ciel, mais que le vent efface la fumée et que le ciel redevient tout bleu, et moi Michel je cours, je cours, j'arrive dans une clairière où Lousie m'attend avec une longue robe toute blanche et des oiseaux bleux qui tournent autour de sa tête."

Les cigognes sont immortelles, écrit par Alain Mabanckou en 2018 aux éditions Seuil. Extrait p240-241.


Au travers du regard d’un adolescent, à la fois naïf, sensible et brillant, nous découvrons le Congo et au-delà, l’Afrique. Précisément l’Afrique centrale post coloniale de la fin des années 60. Une Afrique profondément matriarcale mais en même temps polygame, curieux contraste pour nous, occidentaux. Mais le concept même de contraste n’est-il pas relatif ?

Description multi échelle passant de la vie intrafamiliale à la vie individuelle puis amoureuse, aux relations familiales plus larges, aux relations de voisinages, inter ethniques, nationales congolaises et enfin aux relations complexes avec la France.

On passe ainsi d’une échelle à l’autre, suivant le ton volontairement léger donné au narrateur adolescent. Ce jeune héros qui par la force des choses va devoir rompre avec sa naïveté et sa vision infantile du monde.

Alain Mabanckou, sans verser dans le roman autobiographique, s’inspire de sa propre enfance pour les lieux, les noms de certains personnages et bien évidemment les épisodes politiques qui ont bouleversé le Congo. Ce qui est fort, c’est qu’Alain Mabanckou connait l’Afrique, connait la France, enseigne en Califronie, bref, sait de quoi il parle et c’est la condition d’un récit culturel et historique juste. Il nous fait changer de point de vue en douceur, comme lorsque quelqu’un vous prend par les épaules et vous fait pivoter, il nous montre les choses du point de vue de cette Afrique qui cherche désespérément ses repères.

Si les leçons d’histoires étaient véhiculées par des récits de ce genre, je veux dire sous la forme d’un récit immersif, qui ne juge pas mais nous fait ressentir les injustices, les drames mais surtout la beauté et les particularités d’un pays ou d’une culture, nous serions sans doute plus cultivés, moi la première.

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